Cet Autre, ces Autres, par Ryszard Kapuscinski

« Il n’existe pas de cultures supérieures ni inférieures, il n’y a que des cultures différentes qui, chacune à sa manière, satisfont les nécessités et les attentes de ceux qui les partagent, » Bronislaw Malinowski, anthropologue, ethnologue et sociologue polonais.
 
« Lorsque je médite sur mes voyages à travers le monde – voyages qui ont duré de très nombreuses années –, j’ai parfois l’impression que les frontières et les fronts, les dangers et les peines propres à ces errances ont suscité en moi moins d’inquiétude que l’énigme, sans cesse présente, de savoir comment se déroulerait chaque nouvelle rencontre avec les Autres, avec ces étranges personnes que j’allais trouver le long de ma route,  » déclare le reporter et écrivain Ryszard Kapuscinski, lors d'une cérémonie pour laquelle il est nommé docteur honoris causa à l'université de Jagiellonski, Cracovie, le 1er octobre 2004.
 
Quelle attitude adopter devant l’Autre ? Comment le considérer ? Qui est-il ?
 
« En général, la notion de l’Autre a été définie d’après le point de vue du Blanc, de l’Européen », analyse Ryszard Kapuscinski avant de rajouter: « Mais lorsque, aujourd’hui, je me promène dans un village éthiopien au milieu des montagnes, derrière moi court un groupe d’enfants hilares ; ils me montrent du doigt et crient : « Ferenchi ! Ferenchi ! » Ce qui signifie, justement, « autre », « étranger ». C’est un petit exemple de l’actuelle déhiérarchisation du monde et de ses cultures. Il est certain que l’Autre m’apparaît, à moi, différent ; mais il en est de même pour lui. Pour lui, je suis l’Autre. Dans ce sens, nous sommes tous logés à la même enseigne. Tous les habitants de notre planète sont des Autres face aux Autres : moi face à eux, eux face à moi. »
 
Des réactions de l'Homme face à l'Autre. « L'être humain a toujours eu trois réactions différentes face à l’Autre, » dispose Ryszard Kapuscinski, avant de renchérir: « il pouvait choisir la guerre, s’isoler derrière une muraille ou engager un dialogue. Tout au long de l’histoire, l’homme a hésité devant ces trois options et, selon sa culture et l’époque à laquelle il vivait, il a choisi l’une des trois »
« Quand la rencontre avec l’Autre se solde par l’affrontement, » se lamente le journaliste, « cela aboutit généralement à la tragédie et à la guerre. Or la guerre ne produit que des perdants. Parce que l’incapacité à s’entendre avec les Autres, de se mettre dans leur peau, révèle la faillite de l’être humain et pose la question de l’intelligence de l’homme. »
 
Et avant, l'Autre et le Divin. « L’image de l’Autre était fort différente à l’époque des croyances anthropomorphiques, quand les dieux pouvaient revêtir l’aspect humain et se comporter comme des personnes. En ces temps-là, on ne savait jamais si le voyageur ou le pèlerin venant à notre rencontre était dieu ou homme. Cette indétermination, cette étonnante ambivalence constitue l’une des sources de la culture de l’hospitalité, qui exige un traitement magnanime du visiteur ; un visiteur dont la nature n’est pas identifiable. »
 
« Nous sommes l'un pour l'autre des pèlerins qui, le long de chemins divers, peinons vers le même rendez-vous, » Antoine de Saint-Exupéry.
« Toute personne arrachée – volontairement ou non – à sa culture en paie le prix fort, » assure Ryszard Kapuscinski: «  C’est pourquoi il est si important de posséder une identité propre et définie, ainsi que la ferme conviction de la force, de la valeur et de la maturité de cette identité. Ainsi seulement l’homme peut affronter avec sérénité une autre culture. Dans le cas contraire, il aura tendance à s’enfermer dans sa cachette, à s’isoler, craintif du monde qui l’entoure. D’autant que l’Autre n’est que le reflet de sa propre image, comme lui-même l’est pour l’Autre – un reflet qui le démasque, le met à nu, choses que, en général, on préfère éviter. »
 
Nous devons dialoguer et comprendre l’Autre. « Ma longue expérience de cohabitation avec un Autre très éloigné de moi m’apprend que seule la bienveillance à son égard est susceptible de faire vibrer en lui la corde de l’humanité commune. »
 
« Il n'existe rien de tel pour dissiper les préjugés que la connaissance de nombreux peuples aux coutumes, aux droits et aux opinions différents ; la diversité qui, au prix d'un petit effort, nous apprend à rejeter ce par quoi les hommes se différencient et, par la voix de la nature, à remarquer ce en quoi tous les peuples sont compatibles : car les premiers droits de la nature sont les mêmes pour tous les peuples. N'offenser personne, reconnaître à chacun ce qui lui revient, » Albrecht von Haller, médecin, poète et naturaliste suisse.
 
 
 
- A lire. “Cet Autre,” de Ryszard Kapuscinski.82 pages, éd. Pocket. Qui reprend le thème des 4 conférénces données par Ryszard Kapuscinski: - “ Conférence de Vienne, “ Institut für die Wissenschaften vom Memschent, Vienne, du 1 au 3 décembre 2004 - “Mon Autre”, Colloque international des écrivains, Graz, le 12 octobre 1990 - “L’Autre dans le village global”, Ecole supérieure européenne Jozef Tischner, Cracovie, le 30 septembre 2003 - “Rencontre avec l’Autre - défi du XXIème siècle”, Université de Jagiellonski, Cracovie, le 1er octobre 2004.
 
Jeudi 23 avril 2015
Catégorie: Articles

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