Incertitude et cygne noir, quand la prédiction ne fonctionne pas

Comment prédire, ou prévoir, dans un monde complexe ? En adoptant une attitude réductionniste: en découpant un problème en sous problèmes et en reconstituant, ensuite, le tout. En modélisant, en simplifiant afin de dégager une structure. En analysant le passé et en l'extrapolant, pour l’avenir, en faisant des hypothèses - et donc en estimant que le temps est linéaire. Justement, et si le monde est "non-déterministe", et si le temps est non linéaire ? Pléthore d’exemples - en science, en politique, etc. - montrent que nombre de théories, de modèles sont "vraux" - vrai jusqu’au moment où ils deviennent faux (et qu’une analyse a posteriori, face à l'incertitude, à l’imprévisible, dispose que, même si nous l’avions pas vu, tout est normal, tout est sous contrôle.) Et qu’il n’y a pas de "Cygne noir."

C’est acquis. Tous les témoignages concordent et rapportent que tous les cygnes que l’on observe ont des plumes blanches. Dés lors, tous les cygnes sont blancs, et un Cygne noir est impossible - ou au moins inexistant. Jusqu’en 1697, année au cours de laquelle des explorateurs allemands deviennent les premiers Européens à voir des cygnes noirs en Australie occidentale. "Le terme a ensuite évolué pour désigner l'idée qu'une impossibilité théorisée pouvait ensuite être réfutée."

 

Dans son livre "Le Cygne Noir, la puissance de l’imprévisible," Nassim Nicholas Taleb développe sa pensée sur le hasard. Et pour Nassim, un Cygne noir désigne un événement imprévisible, qui a une faible probabilité de se dérouler et qui, s’il se réalise, vient perturber le cours d'une vie, le cours des marchés, etc. Comme l’explique le site cairn, le propos de Nassim "est d’opposer la réalité du monde, appelée « Extremistan », à sa description dans les manuels, appelée « Mediocristan ». Le Mediocristan est régi par la loi des grands nombres qui relativise les événements inhabituels et fait plutôt considérer les moyennes. Au Mediocristan, la représentation du monde est celle de la courbe de Gauss, d’après laquelle les observations tirées au sort s’accumulent de part et d’autre d’une valeur moyenne. Cette représentation plaît aux économistes et aux scientifiques qui en tirent d’élégants raisonnements." Et de rajouter que: "nous vivons dans un monde incertain et notre penchant platonique pour les raisonnements et les formes pures, élégantes et définies, nous fait croire que nous savons plus que ce que nous ne savons en réalité, d’autant qu’un événement extraordinaire, dès qu’il est survenu, devient ordinaire et rétrospectivement prévisible. L’esprit humain cherchera sans tarder quelles sont les causes de l’événement, comment il est survenu et pourquoi il n’a pas été prévu. Il deviendra vite évident que l’événement était prévisible, du moins a posteriori, car a priori personne n’y avait pensé."

Mais comment identifier un Cygne noir ? Nassim Nicholas Taleb identifie trois critères, repris sur wikipédia:

  • l'événement est une surprise (pour l'observateur).
  • l'événement a des conséquences majeures.
  • après le premier exemple de cet événement, il est rationalisé a posteriori, comme s'il avait pu être attendu. Cette rationalisation rétrospective vient du fait que les informations qui auraient permis de prévoir l'événement étaient déjà présentes, mais pas prises en compte par les programmes d'atténuation du risque. La même chose est vraie pour la perception des individus.

"Il est plus difficile de perdre à un jeu dont vous avez vous-même fixé les règles," clame Nassim Taleb. Et si les règles ont été édictées par des experts qui, un jour, se trompent, la remise en question devient difficile. A ce propos, il est intéressant de lire cet article: "Pourquoi les experts se trompent-ils plus que les généralistes face à une discontinuité ?", écrit par Philippe Silberzahn sur le site contrepoints.org. Un scientifique, Philip Tetlock "a mené des expériences tout à fait intrigantes. Il a notamment mené un gros projet durant lequel il a demandé à un groupe d’experts de faire des prévisions sur plusieurs indicateurs (PIB, inflation, etc.) pendant plusieurs années. Au total un projet massif recensant 150.000 prédictions faites par 743 experts portant sur 199 événements mondiaux. Il a parallèlement demandé à un groupe de chimpanzés de lancer des flèches sur les réponses possibles. Au final, les chimpanzés ont obtenu de meilleurs résultats que les expert."

"Pourquoi les experts se trompent-ils plus que les généralistes face à une discontinuité ? Il y a plusieurs raisons. Premièrement parce que leur expertise, par définition, repose sur les connaissances du passé, de ce qui a marché précédemment. Le prospectiviste Bertrand de Jouvenel notait ainsi : « Le technicien est souvent l’homme du passé, et une méthode éprouvée est souvent une méthode révolue ou sur le point de l’être ». Par définition, une discontinuité remet en question ce qui a fonctionné jusque-là, et donc de facto le savoir de l’expert (...) Deuxièmement parce que la discontinuité surgit par définition en dehors du cadre d’expertise. L’expert ne la voit donc pas (...) Troisièmement parce que l’expert est compétent sur un domaine forcément restreint. C’est la condition de sa compétence. Plus il est expert, plus son domaine est restreint, et plus il s’expose à une discontinuité. La compréhension d’une discontinuité nécessite au contraire non seulement une ouverture, c’est-à-dire penser au-delà du cadre actuel, mais aussi une compétence plus générale permettant de relier entre eux des domaines a priori séparés (...) Quatrièmement, parce que les experts ont plus confiance en eux que les non-experts (...) Cinquièmement, parce que les experts ont beaucoup à perdre d’une discontinuité qui rendra obsolète leur savoir. Elle est donc difficile à envisager intellectuellement mais aussi émotionnellement."

"L'esprit humain qui entre en contact avec l'histoire souffre des trois maux suivants, que j'ai regroupés sous l'expression triplet de l'opacité," explique Taleb.

  • l'illusion de comprendre, ou comment chacun croit qu'il sait ce qui se passe dans un monde plus complexe (ou aléatoire) qu'il n'en a conscience;
  • la déformation rétrospective, ou comment on ne peut évaluer les choses qu'après qu'elles se sont produites, comme si on les voyait dans un rétroviseur (l'histoire paraît plus claire et plus structurée dans les livres que dans la réalité empirique); et
  • la surestimation des informations factuelles et le handicap que représentent les figures d'autorité et les personnes instruites, en particulier quand elles créent des catégories - quand elles "platonifient"

Vivre est un pari ; écartons au moins les paris absurdes, Bertrand de Jouvenel

 

"Faillite de Lehmann Brothers et crise de 2008, Printemps Arabe, crise grecque, émergence de Daesch, accident de Fukushima, disparition de Nokia, Brexit, élection de Donald Trump et d’Emmanuel macron, la liste n’en finit pas d’événements que nous n’avons pas été capables de prévoir et ce malgré des moyens parfois très importants," expose Philippe Silberzahn dans son livre "Bienvenue en incertitude." Et de rajouter: "Dans un monde de surprises, qui change radicalement et devient toujours plus incertain, il n’est pas possible de prédire l’avenir, et ceux qui s’y risquent s’exposent tôt ou tard à une catastrophe. Et pourtant, les outils de décision que nous utilisons reposent tous sur un paradigme prédictif. Ils restent ancrés dans la civilisation de la révolution industrielle née il y a 150 ans. Il est grand temps de les réinventer entièrement pour le nouveau monde. Mais pour proposer de nouveaux outils, il faut d’abord repenser notre appréhension de l’environnement."

Pour aller plus loin:

A propos de l'incertitude, et du hasard, et de la difficulté de l’être humain à l’apprécier. Notre représentation du hasard est lestée par le fait qu'il est, nous le croyons souvent, juste. Ainsi, comme l’explique Gérald Bronner, nous croyons des choses qui sont fausses, comme par exemple la loi des séries - c’est notre tendance à ne pas vouloir voir le hasard (et à vouloir lui chercher "un sens", lui trouver "une loi").

Sources:

Samedi 27 janvier 2018
Catégorie: Articles

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