La zone d'Intérêt, Martin Amis: passionnant et insupportable portrait de la nature humaine

Si ce que nous faisons est bien, pourquoi une telle puanteur ? Sur la rampe, le soir, pourquoi ressent-on le besoin irrésistible de s’assommer d’alcool ? Pourquoi avons-nous contraint la prairie à bouillonner et à crachoter de cette façon ? (…) Pourquoi les déments, et seulement les déments, semblent-ils se plaire ici ? (…) Pourquoi brunissons-nous la neige ? Pourquoi faisons-nous ça ? Pourquoi faisons-nous ressembler la neige à la merde des anges ?

Martin Amis nous propose un passionnant et insupportable portrait de la nature humaine, "La Zone d’Intérêt" - un roman qui se déroule en 1942 dans un camp qui évoque Auschwitz.

Le quatrième de couverture dispose: "la météorologie du coup de foudre ou comment faire basculer l’ordre dans un système allergique au désordre. Comment explorer à nouveau la Shoah sans reprendre les mots des autres ? Comment oser un autre ton, un regard plus oblique ? En nous dévoilant une histoire de marivaudage aux allures de Monty Python en plein système concentrationnaire, Martin Amis remporte brillamment ce pari. Une manière habile de caricaturer le mécanisme de l’horreur pour le rendre plus insoutenable encore." Même si c’est difficile à concevoir, même si c’est impossible, Martin Amis - par l’intermédiaire de son ouvrage "La zone d’Intérêt" - tente de savoir et de comprendre. Tout en ayant conscience que comprendre, ce n’est pas accepter.

"Il était une fois un roi qui demanda à son magicien préféré de confectionner un miroir magique. Dans ce miroir, on ne voyait pas son reflet. On y voyait son âme : il montrait qui l’on était vraiment. Le magicien ne pouvait pas le regarder sans détourner les yeux. Le roi ne pouvait pas le regarder. Les courtisans ne pouvaient pas le regarder. On promit une récompense, une malle pleine de joyaux, à tout citoyen de cette paisible contrée qui pourrait le regarder pendant soixante secondes sans détourner les yeux. Pas un seul n’y parvint. Pour moi, le KZ* est ce miroir. Le KZ* est ce miroir, avec une différence : ici, on ne peut pas détourner les yeux. (KZ = Konzentrationslager, camp de concentration)," "La Zone d'Intérêt", Martin Amis.


 

A la question "pourquoi ce titre ?", Martin Amis répond à Didier Jacob pour le magazine L’Obs: "Je voulais l’appeler «Neige marron», mais Simenon a écrit un livre qui s’appelle «la Neige était sale». Nabokov disait qu’il y a deux sortes de titres. Ceux qui s’imposent quand vous avez terminé le livre, comme quand vous donnez son nom à un bébé une fois qu’il est né –vous l’appelez par exemple... Edouard. L’autre catégorie est celle de titres qui sont là depuis le début. Des titres qui sont plus profondément ancrés en vous. C’était le cas. La «zone d’intérêt» est la formule qu’employait les nazis pour désigner la région d’Auschwitz. Un nom très surprenant, avec une connotation économique évidente. Et le fait est que, quand on étudie de près la question, on s’aperçoit que l’Holocauste était pour une part une opération commerciale, laquelle devait s’avérer sinon profitable du moins auto-suffisante du point de vue financier.

Cette opération reposait sur l’idée, très exagérée, que les nazis se faisaient de la richesse des Juifs à l’époque, et sur l’espoir qu’en les attirant dans les camps, ils pourraient leur extorquer des billions et des billions. Les bijoux et l’or des Juifs ont cependant représenté un revenu important pour les nazis, provoquant d’ailleurs l’effondrement des cours de l’or et de la valeur des bijoux. La «zone d’intérêt», c’était aussi pour moi cette zone de la conscience où l’on décide de faire le bien ou le mal. Selon plusieurs études, 40% des Allemands haïssaient les nazis mais n’ont rien dit. 10% de ces 40% ont, semble-t-il, résister passivement, mais avec des effets très limités. Ils ont traîné les pieds. Ce qui était déjà un choix de conscience. Et puis il y a eu quelques résistants, dont certains ont été exécutés. Des héros jeunes et courageux, comme ceux de la Rose blanche, qui ont été arrêtés très rapidement.

Dans la postface du roman - comme le relève la journaliste Nathalie Crom pour le magazine Télérama - Martin Amis cite une phrase de Primo Levi, citée par Amis: "Peut-être que ce qui s'est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre, c'est presque justifier." Et à Nathalie de commenter: "Sous ses dehors burlesques — un burlesque qui provoque non le rire, mais l'effroi, la révulsion, le désespoir — et servi par une prose d'une extrême sophistication, La Zone d'intérêt s'offre bel et bien à lire comme une méditation sur cette parole de Levi, comme une réflexion jamais fantasque mais audacieuse jusqu'à l'insolence du romancier perspicace, ténébreux et hautement sarcastique qu'est Martin Amis." 

Quelques critiques du roman "La Zone d’Intérêt", de Martin Amis:

  • "Avec La Zone d'Intérêt, livre inconfortable mais puissant, satire âpre au comique enroué, Martin Amis réussit son pari : rendre brutalement compte de l'horreur routinière et normalisée de la machine nazie," Le Canard enchaîné
  • "Passionnant [...]. Huit clos étouffant, La Zone d'Intérêt livre un insupportable portrait de la nature humaine, sans jamais en faire trop,” Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles

Données techniques: "La zone d’Intérêt", Martin Amis, Editeur: CALMANN-LEVY, 400 pages

Mardi 24 janvier 2017
Catégorie: Articles

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