L'addiction: un problème lié à notre environnement

Le contraire de la dépendance n'est pas la sobriété. Le contraire de la dépendance est la connexion.

"L'un de mes plus vieux souvenirs, est celui où j'essaie en vain de réveiller l'un de mes proches. Je n'étais qu'un enfant, je ne comprenais pas pourquoi, mais en grandissant, j'ai compris que ma famille avait des problèmes d'addiction, y compris une dépendance à la cocaïne," débute Johann Hari, journaliste, lors d'une conférence TED, avant de renchérir: "Il y a quelques années, je pensais à des toxicomanes que j'aime, je tentais de trouver un moyen de les aider. Il y avait beaucoup de questions élémentaires auxquelles je n'avais pas de réponses : La cause réelle de la dépendance ? Pourquoi continuons cette méthode qui ne semble pas marcher, et y a-t-il une meilleure solution à essayer à la place ?"

Johann se documente, dévore toute la littérature ayant attrait au phénomène de la dépendance: "Ce que j'ai réalisé et qui m'a vraiment sidéré (...) presque tout ce que nous croyons savoir sur la dépendance est faux, et si nous commençons à assimiler les nouvelles preuves, nous allons devoir changer bien plus que nos lois sur les drogues."

En ce qui concerne l’addiction à l'héroïne, il y cette simple expérience. Vous mettez un rat dans une cage qui contient deux réservoirs d’eau: l’un est sain, l’autre est un mélange de flotte et de drogue. "Si vous faites cela, le rat préférera presque toujours l'eau droguée" et il succombera rapidement. Le rat est comme "hameçonné" par l'héroïne, et ne peut plus faire jouer son libre arbitre. Le retour en arrière est impossible, et sa consommation ne fera qu'augmenter, jusqu'à la mort. Est-ce toujours le cas ? Ne peut-on pas imaginer qu'une échappatoire soit possible ? Et si l'environnement entrainait cette dépendance ? Et si le lieu était différent, que se passerait-il ?

"Nous mettons le rat dans une cage vide. Il n'a rien à faire à part prendre ces drogues. Essayons quelque chose de différent," remarque, dans les années 1970, un professeur de psychologie, Alexander, qui tenta une autre expérimentation. Au lieu de mettre en cage un seul rat, il aménagea un endroit où pléthore de rats cohabitaient. Un endroit qui regorgeait de fromage. Là aussi, deux réservoirs: l’un contenait de l’eau, l’autre était un mélange d’eau et de drogue.

Le résultat fut étonnant: "Ici, les rats n'aiment pas l'eau droguée. Ils ne la consomment presque jamais. Aucun d'entre eux ne l'a consomme de façon compulsive. Aucun ne fait d'overdose. On va de presque 100% d'overdoses lorsqu'ils sont isolés à 0% d'overdose lorsqu'ils ont une vie heureuse et sociale."

D’où ces questions: "Et si la dépendance avait à voir avec une cage ? Et si la dépendance était une adaptation à un environnement ?Ce que ne contredit pas le professeur de psychologie Peter Cohen: "Peut-être ne devrions-nous pas l'appeler addiction, peut-être plutôt : attachement." Et à Johann de commenter: "Les êtres humains ont un besoin naturel et inné de se lier. Lorsque nous sommes heureux et en bonne santé, nous nous lions et nous connectons avec autrui."

Quid des êtres humains, justement ? "En 2000, le Portugal avait le pire problème de drogue en Europe. 1% de la population était dépendante à l'héroïne." Afin de vaincre ce fléau, le Portugal promulgua une série de lois: "Ils punissaient, stigmatisaient, humiliaient les gens, et chaque année, le problème empirait." N'est-ce pas une application de la dissonnance cognitive ?  "Un jour, le Premier Ministre et le chef de l'opposition se réunirent, et en gros ont dit : On ne peut pas vivre dans un pays où l'addiction à l’héroïne augmente constamment. Créons un groupe de scientifiques et de docteurs pour comprendre ce qui pourrait régler le problème." Leurs conclusions: "Décriminalisons toutes les drogues, du cannabis au crack, et prenons tout l'argent que l'on dépensait pour sevrer les toxicomanes, pour les déconnecter, et à la place, dépensons-le pour les reconnecter à la société."

Cures, thérapies furent proposées aux personnes souffrant de dépendance - une manière classique d'aborder le problème. Sauf que le Portugal alla plus loin et mit en place "un gigantesque programme de création d'emplois, ainsi que des micro-prêts réservés aux ex-accros. Disons que vous étiez mécanicien. Lorsque vous êtes prêt, ils vont voir un garage et disent : si vous l’employez pour un an, nous paierons la moitié de son salaire. Le but était de s'assurer que chaque toxicomane ait quelque chose qui le motive. Lorsque j'y suis allé et que j'ai vu les toxicomanes au Portugal, ce qu'ils ont dit, c'est qu'en redécouvrant un sens à leur vie ils redécouvraient des liens et des relations. Ça fera 16 ans que l'expérience a débuté, et les résultats sont là : l'injection de drogue est en baisse au Portugal, selon le British Journal of Criminology, de 50%, la moitié. L'overdose est en baisse massive, le VIH est en baisse entre les toxicomanes."

Et à Johann de conclure: "Nous avons chanté des chants de guerre à propos des toxicomanes pendant 100 ans. Je crois que, depuis le début, nous aurions dû leur chanter des chansons d'amour, parce que le contraire de la dépendance n'est pas la sobriété. Le contraire de la dépendance est la connexion."

Mercredi 4 mai 2016
Catégorie: Articles

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