Post-vérité, bullshit, fake news, par quels moyens pouvons-nous retrouver la raison ?

A l'ère de la post-vérité, par quels moyens pouvons-nous retrouver la raison ? Mot de l'année 2016 pour l'Oxford dictionnary, post-vérité se définit comme ce moment où: "les faits objectifs ont moins d’influence dans la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles." Tandis que l’université de Washington propose un cours gratuit afin de lutter contre les contre-vérités, les fake news, etc. en bref, tous ces contenus déformés - ou délibérément fallacieux - qui nous envahissent quotidiennement. La revue "Philosophie magazine" nous soumet un dossier et dont l’interpellant intitulé est: "Y-a-t-il encore une vérité ?"

Presque rien de tout ce que vous apprenez lors de vos études ne sera utile dans votre vie future. Mais sachez que si vous travaillez dur et avec finesse, vous devriez être capable de savoir quand quelqu’un cherche à vous embrouiller. Et ceci est le but principal des études, J.A. Smith, 1914

En janvier 2017, Jevin West et Carl Bergstrom, tous deux professeurs à l’Université de Washington, lancent le site "Calling Bullshit" - et dont l’objectif est d’éduquer les étudiants et le grand public à la pensée critique et analytique. "De toutes les choses que j’enseigne à l’université, j’estime que la pensée critique est la compétence la plus essentielle que je puisse inculquer aux étudiants," explique alors Jevin West. "Calling bullshit" est aussi l’intitulé du cours qu’ils dispensent pour l’université de Washington. Un riche enseignement qu’il est possible de visionner gratuitement sur YouTube - où vous pourrez alors apprécier 12 conférences d’une dizaine d’heures. Comment repérer les données statistiques trompeuses ? Comment dépister les fausses informations ? Comment relativiser les résultats des études scientifiques - et notamment faire la différence entre les liens de causalité et de corrélation ? Comment se forger un esprit critique ?, etc. Jevin West et Carl Bergstrom décortiquent des faits d’actualité et s’en servent comme base afin de nous présenter pléthore d’outils pour mieux déceler le vrai du faux. Douter, oui, et avec méthodologie.

Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez , Hannah Arendt

"Des déclarations de Donald Trump aux messages complotistes relayés sur les réseaux sociaux, tout se passe comme si un usage déréglé du doute s’était mis en place, qui ruine la possibilité de se référer à une vérité commune," débute le dossier "Y-a-t-il encore une vérité ?" de la revue "Philosophie magazine." Et de rajouter: "Et la philosophie n’y est sans doute pas pour rien (...) Comme le perspectivisme de Nietzsche (il n’y a pas de faits, seulement des interprétations), le sociologisme de Marx (la vérité établie est le discours de la classe dominante), l’historicisme de Heidegger (la vérité est une création de la métaphysique occidentale)." Alors, existe-t-il seulement une vérité ?

 

Interviewé par Martin Legros, journaliste à la revue "Philosophie Magazine", le philosophe Michel Serres explique que: "Le scepticisme a fait des pas de géant. Donald Trump le reconnaît: l’important n’est pas de savoir si ce qu’il dit est vrai, du moment qu’il exprime ce que ressentent les gens. Dans le débat public, on ne se demande plus si l’aspirine est efficace, on se demande combien de personnes pensent que l’aspirine est efficace. Notre rapport à la vérité s’est brouillé." Et à Michel Serres de distinguer trois types de vérité. "Les vérités de raison, rigoureuses et démontrables, comme les vérités logiques ou mathématiques. Il y a ensuite les vérités de fait, précisément établies, comme dans les sciences expérimentales ou dans les sciences historiques, étayées sur des preuves et des témoignages concordants. Enfin, il y a des vérités d’opinion: ce que nous croyons vrai sans pouvoir l’étayer. Par exemple, c’était mieux avant !. Les deux premiers types de vérité exigent un travail pour être établis. C’est ce qui distingue la vérité: elle est proportionnelle au volume de travail exigé pour y parvenir."

Pour Michel Serres, "Internet ne donne pas accès au savoir, mais à l’information. Pour passer de l’un à l’autre, il faut un travail patient." Et à Martin Legros de rajouter: "La formation via Internet et les réseaux sociaux, d’une culture de l’entre-soi où des communautés d’internautes aux mêmes convictions forment ce que le philosophe Cass Sunstein appelle des “chambres d’échos”, hermétiques à la contradiction."

De la mise en cause de la Toile, du web ? Oui, et non. "Très intéressante, cette histoire de bulles informationnelles, soit cette crainte de certains intellectuels, dont le philosophe américain Cass Sunstein ou, en France, le sociologue Gérald Bronner, est que les internautes n’aillent chercher, en ligne, que ce qui confirme leurs opinions. C’est ce qu’on appelle la biais de confirmation. Mais les études sociologiques les plus amples et détaillées montrent que cette crainte est peu fondée," temporise le sociologue Dominique Cardon. Vraiment ?

Existe-t-il une seule et unique vérité ? La vérité peut-elle être une donnée mouvante ?

Pour aller plus loin:

Lundi 2 octobre 2017
Catégorie: Articles

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