Rencontre avec Cyril Dion, réalisateur du film Demain au Parlement Européen

Mardi 14 juin 2016, au Parlement Européen, Bruxelles. "Si, jamais, demain, vous vous réveillez avec 20 millions d’euros sur votre compte en banque. Que feriez-vous de votre vie ? Comment vivrez-vous ? Quel serait votre métier ?", interroge Cyril Dion, réalisateur du film "Demain". "Je ne vous demande pas de répondre maintenant, mais d’y réfléchir."

Une vision désirable de l’écologie, d’un monde soutenable, nous fait défaut. Nous passons notre temps à demander aux acteurs de la société de changer leurs façons de vivre, sans pour autant leur proposer d’alternatives globales et stimulantes

"La première fois que j’ai vu le film “Demain”, j’étais rempli d’énergie," se souvient Philippe Lamberts, député écolo (Belgique) et co-organisateur avec Pascal Durand de la projection du film “Demain” au Parlement européen, avant de renchérir:"J’étais au cinéma Vendôme, à Bruxelles. Cyril n’était pas présent. Pourtant, à la fin de la séance, les gens se sont levés et ont applaudi. C’était plus fort qu’eux."


 

"Du film," rajoute-t-il, "j’ai entendu deux critiques. Il est naif. Il est anti-politique. Naif, je ne le pense pas. “Demain” a pour objet l’avenir ( et même la survie ) de l’humanité sur la planète. Anti-politique, je ne le crois pas non plus. “Demain” fait l’éloge de la citoyenneté, sans pour autant oublier le rôle des institutions. Toutes les solutions, les changements dans “Demain” sont le fait d’une coopération entre le citoyen et le politique - les institutions. Bien entendu, les institutions, dans leur structure, doivent changer.

La génèse de “Demain”. "J’ai commencé à écrire ce qui est devenu “Demain”, il y a plus de 5 ans. C’était fin 2010," explique Cyril Dion. "Mon constat était que l’on passe beaucoup de temps a expliquer ce qui va mal, et peu de temps à proposer une vision de l’avenir qui soit désirable et concrète. Avec cette réflexion, que tout à chacun pourrait avoir: “Moi, j’aimerai bien vivre dans un monde comme cela”. C’est - en partie - l’idée qui est à la source du film “Demain”. Et c’est - en partie - de là que nous - Mélanie Laurent et moi - avons rencontré des obstacles."

"Tout ce qui est positif, les gens n’en veulent pas, une phrase que nous avons souvent entendu de potentiels partenaires. Comme nous n’arrivions pas à lever des fonds, nous sommes sommes dirigés vers une plateforme de crowdfunding. En deux jours nous avons levé 200 000 euros - ce que l’on espérait réunir en deux mois. Et en deux mois, nous avons récolté 450 000 euros. C’est à ce moment là que les partenaires sont venus nous voir et nous ont déclaré leurs flammes: finalement, ce n’est pas un si mauvais projet."


 

"Nous avons voyayé dans 10 pays. En France, “Demain” est encore en salle. 28 semaines que le film est projetté dans les salles obscures. Une vision désirable de l’écologie, d’un monde soutenable, nous fait défaut. Nous passons notre temps à demander aux acteurs de la société de changer leurs façons de vivre, sans pour autant leur proposer d’alternatives globales et stimulantes. Ce que ne fait pas “Demain”. Après le film, j’espére que vous aurez envie, vous aussi, de tout changer."

En fait, le déclencheur de “Demain”, "c’est un article paru dans la revue Nature. 22 scientifiques du monde entier y mettaient en relation des dizaines de travaux portant sur la pollution, le déréglement du climat, la déforestation, l’érosion des sols, l’augmentation de la population, l’effondrement de la biodiversité, et parvenaient à la conclusion que nous sommes à un point de bascule, où la dégradation en chaine des écosystémes pourrait profondément modifier les équilibres biologiques et climatiques de la planète. Ce changement se produirait de façon si brutale qu’il ne permettrait pas aux espèces vivantes de s’y adapter."

Quelque soit les mesures, nous allons vers une logique d’effondrement. Ce dont nous avons besoin, c’est une bonne dose de créativité, d’enthousiasme et de solidarité pour arriver à résoudre nos problèmes.

La rupture va arriver. "Concrétement, nous avons 20 ans pour vraiment transformer le systéme. Le procéssus engagé est tellement lourd, disent certains experts, que quelque soit les mesures, nous allons vers une logique d’effondrement. Et qu’il faut agir, maintenant, pour attenuer le choc, pour créer un amortisseur. Ce dont nous avons besoin, c’est une bonne dose de créativité, d’enthousiasme et de solidarité pour y arriver."

“Demain”, un film ? Un documentaire ? "L’ensemble des idéologies, des modèles de société contre lesquels nous étions amenès à dépenser tant d’énergie ne pouvaient être “combattus” efficacement que sous l’angle de la fiction et du récit. Vouloir engager tout ou partie de l’humanité dans une nouvelle voie, plus écologique, plus humaine, ne pouvait donc se faire sans jeter les bases d’une nouvelle fiction collective, j’en étais convaincu. D’où “Demain”, cette base d’une nouvelle fiction collective."

L’idéal, c’est de passer d’un travail subi - qui fait actuellement tourner la machine économique - à un travail choisi - pour notre bien-être, et pour celui de la planète.

Comment chacun peut faire sa part des choses ? Comment concrètement agir, et changer le monde ? "On ne pratique pas le changement entre 18 heures et 20 heures. Dans une journée, l’essentiel de notre temps doit être alloué au changement. La société dans laquelle nous vivons contraint les gens à travailler, pour gagner un salaire. Mais pour un travail qui, à leurs yeux, et pour beaucoup d’entre nous, n’a pas de sens. Nous nous sentons comme désengagés: Nous faisons ce que nous avons à faire, et nous sommes là, juste pour être là. L’idéal, c’est de passer d’un travail subi - qui fait actuellement tourner la machine économique - à un travail choisi - pour notre bien-être, et pour celui de la planète. Afin de résoudre tous les problémes, comme environnementaux. L’idéal, ce serait que le coeur de métier de chacun transforme le monde. Que ce que je fais dans la vie de tous les jours me donne envie de vivre dans un monde que j’aime, et qui fonctionne."


 

Vers une révolution individuelle. "La seule chose sur laquelle nous avons un pouvoir, un contrôle, c’est notre vie. Et il y a cette peur, je comprends, de perdre nos boulots, notre salaire. Donc, nous continuons à faire marcher la machine économique." Casser cette mécanique pas si bien huillée, sortir de sa zone de confort, et faire le premier pas. Comme d’autres l’ont déjà fait. Comme d’autres le feront. Rêver, croire en l’impossible. Embrasser l’utopie. "lls ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait," Mark Twain.

Du politique. "Concernant la réforme des institutions politiques (...) Créer une chambre d’élus, et une chambre avec des citoyens tirés au sort, j’aime beaucoup cette proposition de David Van Reybrouck. Le fil d’ariane du film, c’est que nous avons besoin de diversité. Nous avons besoin de points de vues différents pour organiser la société. Aussi, toutes les solutions que vous avez pu apprécier dans “Demain”, ne fonctionnent que lorsqu’il y a eu coopération entre, d’un côté, les individus, et de l’autre, les institutions. II faut créer un espace de coopération."

L’enjeu, comme le dit l’un de mes amis, c’est que: "Les plus grands défis de l’humanité ne sont pas la faim, la pauvreté, le développement durable, la paix, la santé, l’éducation, l’économie, les ressources naturelles, mais notre capacité à nous organiser ensemble, collectivement, pour pouvoir les résoudre."

Et le marché local dans le village global. "“Demain”, c’est une autre vision de la mondialisation. Qui ne fait pas l’éloge des structures qui, pour devenir viables, pensent qu’elles doivent grossir, encore et toujours." Les grands supermachés, l’unité monétaire, etc. Cette fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf n’est pas tenable.

Complémentarité, interconnection. "Le parti pris du film est de dire que le choix - en terme d’agriculture, en terme monétaire, etc. - ne doit pas être une grosse unité, mais une multitude d’unité qui, tous, seront interconnectées. Comme des systémes nerveux. Ce qui entraine plus d’autonomie, donc plus de liberté."

Si la population comprenait le système bancaire, je crois qu'il y aurait une révolution avant demain matin


 

Et l'économie. "Concernant l’économie, j’aime cette citation d’Henry Ford: “Si la population comprenait le système bancaire, je crois qu'il y aurait une révolution avant demain matin.” Tant que les gens ne s’interressent pas à un sujet, comment pouvons-nous faire naitre une mobilisation ? Peu de gens comprennent comment et pourquoi est crée la monnaie. Donc pas de mobilisation, et donc, pas de pression. Aujourd’hui, ce n’est pas un sujet de société. Il n’y a pas de débat, de conversion autour du "monétaire". Il est nécessaire d’effectuer un travail pédagogique, d’éducation et d’expliquer que ce sujet est simple, et qu’il concerne tout le monde."

"Tout est lié. C’est un autre message du film. La structure du film, autour de cinq domaines - agriculture, énergie, économie, démocratie, éducation - montre que tout est lié. Comprendre que chaque chose en amène une autre. Et que si nous voulons aller plus loin qu’un changement au niveau de l'agriculture, il faut aussi penser le changement au niveau des sources de productions d'énergie, de l’économie, etc. et jusqu’à la démocratie. Et à notre éductation, dés le plus jeune âge."

Pour construire un autre monde, on a besoin de gens libres. Des gens libres, ce sont des personnes qui choisissent ce qu’ils font et qu’ils ne le subissent pas. Si, jamais, demain, vous vous réveillez avec 20 millions d’euros sur votre compte en banque. Que feriez-vous de votre vie ? Comment vivrez-vous ? Quel serait votre métier ?

Source des photos: Flickr - EELV, pour en visionner plus, vous pouvez cliquer ici !

Mercredi 15 juin 2016
Catégorie: Articles

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