Cooked, Michael Pollan: cuisiner ou ne pas cuisiner, quelles répercussions ?

Journaliste, essayiste, professeur à l’université de Berkeley, Michael Pollan plaide pour un retour aux fourneaux via une série de quatre documentaires diffusée sur Netflix - une adaptation de son ouvrage "Cooked : a natural industry of transformation". "Cooked", c’est autant un voyage qui remonte aux racines de la cuisine qu'un manifeste anti-malbouffe. Pourfendeur de la junk food, des fermes industrielles et de l’agro-business - qui "tente de saper délibérément la pratique quotidienne de la cuisine maison" - Pollan croise des domaines aussi variés que la cuisine, l'anthropologie, la science et la politique pour remettre au goût du jour l’acte, et l'art, de cuisiner: "C'est en apprenant à cuisiner que nous sommes devenus vraiment humains", explique Pollan avant de renchérir: "Le temps est l'ingrédient manquant dans nos recettes, et dans nos vies. Nous avançons trop vite pour mijoter des petits plats." Et comme, de nos jours, "il devient difficile d’intégrer la cuisine au rythme de notre vie au quotidien, (...) les raccourcies deviennent, soudain, très séduisants."

Ventes accrues de plats préparés dans les supermarchés, restaurants à chaque coin de rue et multiplication des services de livraison; de nos jours, nous ne sommes plus obligés de cuisiner, contrairement à beaucoup de gens qui, jadis, devaient le faire. "Cuisiner est optionnel," explique Michael Pollan avant de souligner ce paradoxe: "Alors que nous passons moins de temps à cuisiner, nous en passons toujours plus à regarder d’autres gens le faire à la télévision."

Une partie du problème réside dans cette notion de temps: ce temps fugace, qui court, qui file, qui n’attend pas. Ce temps qu’on semble ne plus maîtriser. Ce temps qui nous happe, chaque jour. Aux Etats-Unis, le temps passé aux fourneaux, par jour, a chuté de moitié en trente ans - pour passer d’une heure à 27 minutes. "Le temps est un élément clé de la cuisine. C’est ce que la plupart d’entre-nous avons perdu. On veut que tout soit instantané. On est dans un état de panique constant par rapport à la notion de temps. On n’a jamais assez de temps. On est trop occupé. Le temps est l'ingrédient manquant dans nos recettes, et dans nos vies. Nous avançons trop vite pour mijoter des petits plats. Il devient difficile d’intégrer la cuisine au rythme de notre vie quotidien. Les raccourcies deviennent, soudain, très séduisants. De nos jours, il y a tout, de façon bon marché - et il est facile de sous-traiter ce travail."

 

C’est dans les années 1990, que Michael Pollan se transforme en chantre des fourneaux, en défenseur du fait maison - de ces bons petits plats cuisinés - comme il l’explique dans une interview pour le journal Libération. "A la fin des années 90, alors que je travaillais sur mon livre Botanique du désir (2001), j’ai visité, un peu par hasard, une ferme d’agriculture intensive de pommes de terre. Je suis tombé des nues : 125 000 hectares gérés par un agriculteur derrière un ordinateur, qui, depuis son bureau, arrose les plants d’eau, d’engrais et de pesticides. Dans le lot, certains intrants sont si nocifs qu’il faut attendre cinq jours pour fréquenter les champs et plusieurs semaines avant de consommer les patates… qui finissent transformées en frites – notre pain quotidien. Avant cette visite, je ne m’étais jamais posé la question de la production industrielle. Comme la plupart des Américains, je vivais déconnecté. Cette découverte m’a donné envie de leur ouvrir les yeux." Et de clamer, dans une interview pour le magazine Télérama: "Manger est un acte politique, tout comme cuisiner. Par ces deux actions, nous exprimons un vote en faveur, ou non, du système industriel agroalimentaire qui voudrait nous nourrir. On peut voter avec sa fourchette." Et c’est ce que fait Michael Pollan depuis plusieurs années: à faire son propre pain, à brasser sa propre bière, etc. Une compétence culinaire acquise au fil des ans, à force d'essais et d'erreurs: "J'ai longtemps été très maladroit avec des casseroles," confesse-t-il, avant de renchérir que la cuisine est, selon lui: "Le centre de gravité familial", et que le repas familial "est le berceau de la démocratie. C’est autour d’une table que l’on apprend les règles de vie en société à nos enfants ; qu’ils apprennent à partager, à attendre leur tour, à faire passer leurs idées sans se battre."

Eat all the junk food you want - as long as you cook it yourself. That way, it'll be less junky, and you won't eat it every day because it's a lot of work, Michael Pollan

Dans le premier épisode de la série documentaire "Cooked" - Netflix - Michael Pollan explique la naissance de son ouvrage: "Au début, je ne m'attendais pas à écrire un livre sur la cuisine. Cela ne faisait pas partie de mes objectifs de vies. Mais c’est devenu un véritable voyage vers l’âme, vers le coeur même de la cuisine. Le livre est divisé en quatre parties qui correspondent aux quatre grandes transformations que constituent la cuisine. Elles correspondent aussi aux quatre éléments: le feu, l’eau, l’air et la terre." Une découpe minutieusement gardée dans la série documentaire sur Netflix.

 

Michael Pollan débute par le feu, et présente sa rencontre avec des Aborigènes, en Australie, et décrit en parallèle la technique du barbecue aux états-unis. "Le feu est quelque chose de très puissant. Je crois que c’est en partie parce qu’il nous indique qu’on va manger. Nous sommes la seule espèce qui fait cuire. Et c’est en apprenant à faire cuire qu’on est devenus vraiment humains." Pour l'eau, Pollan s'intéresse à la cuisine pratiquée en Inde, aux vertus de la cuisson mijotée et se penche sur les effets de la consommation de produits industriels. Pour l’air, Michael Pollan s'intéresse à la fabrication traditionnelle du pain - et revient sur l'intolérance au gluten dont souffre une grande partie de la population: pourquoi tant de personnes sont-elles concernées par cette intolérance ? Sa probable origine, d'où peut-elle venir ? Enfin, la terre est incarnée par les méthodes de fermentation: technique de fabrication de fromage français - Saint-nectaire - par une religieuse (et microbiologiste) américaine, et fabrication d’une bière par des brasseurs péruviens qui utilisent de la salive humaine pour fermenter du manioc.

 

Tous ces exemples mènent à une seule et même conclusion, que Michael Pollan explique: "Comme vous l’avez compris, je pense vraiment que la question “cuisiner” ou “ne pas cuisiner” à des répercussions. Même si c’est sans doute présenter le sujet de façon trop grossière, cuisiner signifie différentes choses à différentes périodes pour les peuples. C’est rarement tout ou rien. Pourtant, cuisiner ne serait-ce que quelques soirs de plus par semaine, passer un dimanche à préparer quelques repas pour la semaine ou peut-être même tenter de faire quelque-chose que vous achetiez jusque-là, même ces actes modestes constitueront un vote. Un vote pour quoi ? Dans un monde où peu d’entre-nous sommes obligés de cuisiner, choisir de le faire c’est protester contre la spécialisation, contre la rationalisation complète de la vie, contre l’infiltration de la commercialisation dans tous les recoins de nos vies. Cuisiner pour le plaisir, y dédier une partie de nos loisirs, c’est déclarer notre indépendance des grosses sociétés cherchant à organiser chaque moments de nos vies en une occasions de plus de consommation. Faire de la cuisine transforme plus que des matières végétales ou animales. Cuisiner nous donne l’occasion si rare dans nos vies modernes de travailler pour notre propre survie et celle des gens que nous nourrissons. Économiquement parlant, ce ne sera pas toujours une utilisation efficace du temps du cuisinier amateur. Mais cuisiner reste d’une grande beauté. Existe-t-il une pratique moins égoïste, un labeur moins aliénant, un temps moins gaspillé que de préparer quelque-chose de délicieux et de nourissant pour les gens qu’on aime ?"

Moins nous cuisinons, plus ces compagnies industrielles décident du modèle agricole que nous aurons. La cuisine est le seul moyen de reprendre le contrôle non seulement sur l'agriculture, mais aussi sur notre alimentation (...) Plus que toute autre action, ce que nous mangeons a un impact sur la nature et l'environnement. (...) Ce que nous mangeons nous relie à la nature, et c'est la nature qui nous nourrit, pas l'industrie.

Sources:

Lundi 18 décembre 2017
Catégorie: Articles

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